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Mille et un jours...

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Cafard

Les tribulations d'un cafard durant la première guerre mondiale.

Nous retrouverons dans les pages qui suivent des extraits de la large correspondance du jeune Henri avec ses parents ou sa soeur Suzanne; un récit truculent restitué "dans le jus" au plus près de sa langue d'origine, coquilles incluses.

Bourges

Il est probable que je n’irai pas a Labergement Dimanche ; je suis désigné pour faire mon stage de Mitrailleurs a Bourges ; je serais donc une cinquantaine de jours parti.

Henri Labelle, Change le 25-2-19

Je suis à Bourges depuis samedi soir et je ne rentrerai à Change que le 17 ou 18 Avril ; il est probable que je serai chez nous à Pâques à moins d’ordre contraire. Tu vois que je n’ai pas de chance ; je ne pourrai pas encore voir Jérôme cette fois-ci rapport à leur sale stage de Mitrailleurs. S’ils se figurent que ça m’intéresse d’apprendre leur machine à secouer les pans de capote ; ils se trompent bien car je n’ai pas envie d’en rapporter une quand je serai démobilisé. Enfin dans 50 jours il y aura peut-être du nouveau pour ma classe.

Henri Labelle, Bourges le 4-3-19

Enfin pour le moment je rentre le 17 ; s’il y a du nouveau dans quelques jours je vous le ferez savoir ; car nous serons avertis quelques jours à l’avance. Si nous restons c’est rapport au 1er Mai ; ils ont peur qu’il y aie du pétard en ville et comme il n’y a pas beaucoup de troupes ; c’est nous qui assurerions le service en ville.

Henri Labelle, Bourges le 11-4-1919
carte postale, 1919 carte postale, 1919
cartes postale, 1919

Vers moi il fait un temps de chien ; depuis hier il pleut sans discontinuer et aujourd’hui dimanche ça recommence de plus belle. Le temps doit diablement gêner les travaux des champs. Est-ce qu’il y a des permissionnaires au pays et chez Simard ça tourbillonne-t-il toujours le dimanche, je pense que pour le lundi de Pâques le parquet va faire des étincelles.

Henri Labelle, Bourges le 13 Avril 1919

À présent le stage tire a sa fin ; je n’ai plus que 9 jours a faire et je rembarquerai pour Dijon probablement. De la si je peux y rester quelques temps ; j’aurai peut-être l’occasion d’aller vous voir de temps en temps à moins qu’ils nous emmènent de suite ailleurs. Rien de nouveau a t’annoncer pour l’instant vivement la fuite de ce sale métier de forcat.

Henri Labelle, Bourges le 27-4-1919

je suis toujours à St Dizier ; j’attends avec impatience que l’on m’emmène garder les Boches ; mais ça ne viens pas vite. Enfin nous ne sommes pas trop malheureux nous n’avons rien à faire que de nous promener ; seule la nourriture laisse a désirer. C’est terrible par un beau temps pareil de se voir les deux bras croisés pendant que l’on pourrait si bien rendre service ailleurs. Et combien de temps cela va-t-il encore durer. À la vitesse que marche la démobilisation ; c’est tout juste si j’y serai pour le mois de Septembre : moi je compte encore l’année comme sacrifiée. Si ces Messieurs de la haute voulaient se presser un peu plus ; ca irait peut-être mieux mais vu les journeaux ; ils ne sont encore pas près de signer la paix et tant qu’elle ne sera pas signée ; je ne serai pas à la veille d’être démobilisé.

Henri Labelle, St Dizier le 10 Mai 1919

Prisonnier de Guerre

À présent que je suis installé dans un nouveau domaine ; je vais te donner de plus amples renseignements. Tout d’abord je te dirai que j’ai 12 Boches à garder ; je les mène travailler tous les deux jours ; leurs boulot consiste à remplir les trous d’obus, à couper les barbelés et à remplir les tranchées. Moi je suis tranquille comme tout ; je n’ai qu’a m’assoir à l’ombre et a les regarder. Si j’étais vache je leur rendrais ce qu’ils m’ont prêté mais moi pauvre bête je leur donne encore quelques cigarettes, car après tout ce sont de pauvres poilus comme nous ; ils ont leurs familles qui les attendent aussi avec impatience.

Henri Labelle, Montblainville le 17 Mai 1919

Deux mots pour répondre à votre lettre du 20 et pour vous expliquer ce qui m’a poussé à demander a garder les PG car je vois que ça ne vous à pas plus beaucoup ; vous pensiez à quelque chose de mieux et moi aussi. J’aurais certainement préféré à la fin de mon stage rentrer à Nolay ou à Dijon, là j’aurais espéré avoir un sursis et des permissions ; mais il n’en fut pas ainsi. J’eus deux choses à choisir ou partir garder les PG ou partir à Maubeuge au 401e d’infanterie pour le reformer ; tous les camarades du 27e des classes plus jeunes qui n’avait pas le droit de demander d’aller aux PG et d’autres qui pouvait y aller et qui n’ont pas demander sont partis au 401e à Maubeuge. Croyez-vous que c’était bien intéressant pour moi de partir dans un régiment d’active ; faire le pantin avec un fusil et l’astiquer comme un valet de chambre. Je crois que ma situation actuelle est bien préférable : nous ne sommes d’abord embêtés par personne ; comme travail nous menons les Bôches boucher les trous d’obus ; les tranchées ; couper les fils de fer ; nous n’avons qu’a nous asseoir à l’ombre et a les à surveiller et tous les deux jours nous avons repos. En plus de cela nous sommes assez bien nourris ; nous avons 1 litre de vin par jour ; les Boches nous servent a table ; nous lavent nos assiettes et notre linge nous cirent nos souliers ; que voulez-vous de mieux. Certainement si j’avais put rentrer au dépôt et avoir une permission j’aurais bien laisser les Boches de côté ; mais il n’y avait pas moyen. En tout cas je ne regrette pas ce que j’ai fait, j’aurais put tomber plus mal. Quand à se faire tuer par les obus ; ça n’arrive qu’aux imprudents ; vous n’avez pas à vous inquiéter de ça.

Henri Labelle, Varennes le 24 Mai 1919 94e d’Inft, 847e de PG, des RL à Varennes par Rarecourt

Vous devez certainement avoir beaucoup de travail ces temps-ci ; d’ailleurs la saison s’y prête assez ; voilà plus d’un mois qu’il n’a pas tombé une goutte d’eau. C’est un beau temps pour rentrer les fourrages ; mais une petite pluie ne serais pas de trop rapport aux plantations ; car je suis convaincu que les betteraves et les pommes de terre ont de la peine à sortir.

Henri Labelle, Varennes le 11 Juin 1919

Je vous annonce en même temps que je vous ai envoyé un colis de 7 à 10 kg dans lequel il y a 2 paires de souliers 3 caoutchoucs américains et 1 français. Je sais bien que ça va vous embêter de vous déranger pour aller à la gare le chercher mais ca vaut le coup rien pour les souliers. Vous me direz que j’aurais pu l’apporter en allant en perm ; mais comme j’ai peur que la signature de la paix me retarde car les Cie de PG vont sûrement être dissoutent et je serai encore assez chargé pour y aller car j’ai encore beaucoup de fourbi a emporter.

Henri Labelle, Varennes le 19 Juin 1919

Que veux-tu ce n’est pas de chance : tous les départs qui ont eu lieu jusqu’à aujourd’hui ; il partait 13 ou 15 permissionnaires et aujourd’hui sous prétexte que nous ne sommes pas assez nombreux pour garder les Boches ; le capitaine n’en fait partir que 9 comme je suis le 12e ; je ne partirai que la prochaine fois autour du 20 Juillet. Ce qui me console c’est que la moisson ne vas pas être de bonne heure cette année j’arriverai toujours a temps pour vous aider. Moi la guigne m’en veut il est dit que je ne partirai jamais en permission de la zone des armées. Quand à la démobilisation je ne l’attends plus ; depuis que j’ai vu sur le journal que les classes 10 et plus jeunes ne seraient pas démobilisées avant les élections qui auront lieu au mois d’Octobre : « Ce sera dit Clemenceau 1 million de voix que nous tiendrons éloignées des urnes et qui ne seront pas contre nous » Ensuite que dans 12 ou 16 mois d’ici il y aura encore beaucoup de classes sous les drapeaux. J’ai lu les paroles de ce vieux con sur le journal : « L’œuvre » alors tu vois que je ne suis pas encore rentré j’ai le temps d’avoir encore 4 ou 5 permissions de détente.

Henri Labelle, Varennes le 1er Juillet 1919

Tout ce que je demande ; c’est qu’il fasse beau temps pendant ma permission afin que je puisse vous donner un sérieux coup de main et vous mettre en avance sur l’ouvrage. Tu peux croire que quand il fait soleil les bras me demange de ne pouvoir travailler, surtout quand je sent de l’ouvrage qui souffre à la maison. Je crois quand même que mon esclavage tire à sa fin ; dans une soixantaine de jours ; je pourrai compter les heures qui me restent a faire. Vivement qu’arrive le jour ou je déposerai le costume de galérien pour endosser l’habit civil ce jour là je changerais pas ma liberté contre une fortune.

Henri Labelle, Varennes le 11 juillet 1919
Henri Labelle, 1919
à droite Henri Labelle dit "Camille", 1919

Je fais réponse à ta lettre du 20 reçue a l’instant même ; et m’annonçant que les 3 jours de fêtes c’étaient très bien passés pour toi ; tu as bien fait de t’amuser ; moi j’aurais bien voulu être dans la position d’en faire autant. Malheureusement pour moi ; la journée du 15 Aout ; je l’ai passée dans le train et les deux autres jours j’ai gardé à nouveau mes têtes carrées. De temps à autre ; je tendais l’oreille dans l’espoir d’entendre au loin un petit air de piston ou le tintamare des chevaux de bois ; mais les musiciens n’ont pas eu le souffle assez puissant pour se faire entendre jusque dans les forêts de l’Argonne. Mais ça ne fait rien ; ça ira tout de même puisque c’est du 15 demain matin et l’on en joue un air pour toujours.

Henri Labelle, Varennes le 22-8-19