Georges dans les tranchées

Mille et un jours...

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Georges - chapitre 4

Nous retrouverons dans les pages qui suivent de larges extraits de la volumineuse correspondance de notre arrière-grand-père durant le premier conflit mondial.

Les protagonistes

Léon Renaud dit Georges (1885 † 1919)
Mathilde Valentine Renaud dite Louise (1892 † 1971)
André Louis Renaud dit Dédé ou la grosse cocotte (1913 † 1981)

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J’ai donc fais très bon voyage et assez rapidement mais j’étais malgré tout un peu fatigué car j’avais dix huit kilometres à faire à pied et tu sais si j’étais charge et le comble j’avais la pluie sur le dos enfin je m’en suis tiré tout de même.

Georges Renaud, Lundi 9 heures le 3 janvier 1916 27e d’Inft, 11ème compagnie, Secteur 53

Sans doute tu vas te moquer de moi et tu auras presque raison car il faut que je t’avoue que j’ai toujours le même cafard il ne m’est pas possible de me faire une raison et cependant il faudra bien que j’y parvienne autrement je trouverais la vie trop pénible mais quand je pense qu’elle vie agréable j’ai passé près de vous et celle qu’il me faut mener aujourd’hui et bien franchement c’est trop dur et cependant nous ne sommes pas malheureux au contraire puisque nous sommes au repos je sais ce que je dirai lorsqu’il me faudra monter en ligne probablement à ce moment je serai rehabitué à notre vie.

Georges Renaud, Mardi 2 heures le 4-1-1916 27e d’Inft, 11ème compagnie, Secteur 53

Je viens cependant de déjeuner et très bien malgré cela je me sent triste il est vrai que le temps est plus triste encore que moi car il pleut toujours et puis tous mes camarades sont partis à l'exercice par un temps pareil juge un peu comme c’est agréable de courir à travers champs avec cette pluie glaciale sur le dos aussi ils rentrent deux fois par jour dans un état lamentable tout mouillé et de la terre jusqu'aux oreilles comme tu le vois je suis seul et c'est sans doute la cause de ma tristesse mais quand même je m'estime chanceux d'avoir mal à la jambe au moins je coupe à la manœuvre qui n'a rien d'agréable sinon de fatiguer beaucoup ce qui n'est pas utile du tout
...nous sommes installés dans une maison particulière dont les propriétaires sont assez aimables ce qui est plutôt rares dans ces contrées il n'ont d'ailleurs pas toujours tort car le soldat est loin d'être raisonnable tous les jours donc notre cuisinier est installé là et nous avons une chambre à part pour manger et nous réunir nous pouvons écrire et même parler sans crainte d'être dérangés et c'est ma fois très appréciable de se sentir libre quellesques heures par jour voilà pour l'installation vient maintenant la nourriture nous touchons l'ordinaire c'est-à-dire le même repas que les hommes mais comme cela ne suffit pas nous nous arrangeons pour avoir un autre plat à chaque repas et le matin un bol de chocolat le vin est pris à la maison vin rouge 0.85 et le blanc 0.95 enfin le tout nous revient environ à 1.50 par jour.

Georges Renaud, Jeudi 12 heures le 6-1-1916 27e d’Inft, 11ème compagnie, Secteur 53

je suis d’ailleurs tout morose car je pense que c’est ton jour de voir notre trésor peut-être l’heure que je commence ma lettre est celle de ton arrivée quel serait pour moi le plus grand bonheur que celui de t’accompagner et de nous trouver réunis quellesques heures pour terminer cette belle journée du dimanche après une semaine de vrai labeur non il ne faut pas qu’il en soit ainsi nous devons nous battre encore et toujours peut-être jusqu’au dernier à moins qu’une blessure ou une maladie nous tienne cloués sur un lit d’hôpital pendant le reste de la guerre voilà tout le bel avenir que je vois s’entrouvrir devant moi.

Georges Renaud, Dimanche 11 heures le 9-1-1916 27e d’Inft, 11ème compagnie, Secteur 53

j’ai compris qu’il fallait me raisonner un peu et je prend maintenant le temps comme il vient donc ne te fait pas de mauvais sang à ce sujet j’espère comme toi que cette fois notre séparation sera certainement bien moins longue que la première et qu’alors nous nous retrouverons pour ne plus nous séparer.

Georges Renaud, Mercredi 1 heure le 12 janvier 1916 27e d’Inft, 11ème compagnie, Secteur 53

...nous avons une marche de vingt cinq kilomètres je t’assure que j’ai peiné avec ma jambe mais le comble il fallait repartir le lendemain de très bonne heure pour en faire encore autant mais il ne me fut pas possible de porter mon sac alors je pensais que le lendemain ma jambe me ferait mal pas du tout au contraire j’étais très fatigué mais ma jambe était complètement désenflée bien faché que j’en étais moi qui me voyais déjà évacué pas de chance cette fois encore j’étais donc arrivé dans le pays où se trouvait Clave il y a un mois et ou Vachet a été plusieurs mois il y a un an tu te renseigneras à qui de droit.

Georges Renaud, Mardi 2 heures le 18-01-1916
La Cantine des Permissionnaires La Cantine des Permissionnaires
La Cantine des Permissionnaires

Ce matin j’étais frais et dispos pour recommencer ce que je te disais plus haut c’est-à-dire départ de la tranchée à 8 heures retour dix et demie le temps de manger à la hâte et je fais le tour de notre secteur pour ramasser les lettres départ à midi retour cinq heures distribution des correspondance...
J’ai donc eû comme bien tu le penses mon colis à son arrivée c’est-à-dire à l’heure de me mettre à table alors il me fallut manger le sien le premier alors le lendemain nous avons dégustés ton poulet qui était excellent et dont je te remercie infiniment ainsi que d’ailleurs pour tout ce que contenait ce bon colis je vois bonne chérie que tu n’as pas oublié le tabac de ton petit mari et mon caoutchou me sert bien car à chaque instant il tombe des averses et comme je suis dehors une grande partie de la journée vois si je serais joli le soir

Georges Renaud, Samedi 2 heures soir le 22 Janvier 1916 27e d’Inft, 11ème compagnie, Secteur 53

...malgré que je m’y attendais je l’ai trouvé un peu piquante et moi qui t’écrivais que je me croyais pardonné je me suis bien trompé non seulement je n’y suis pas mais encore tu as tout l’air de m’accuser d’une petite chose stupide à quoi bon raisonner ainsi d’ailleurs ma correspondance de ces jours derniers ne pourront t’apprendre que la vérité et j’espère te voir revenir à de meilleurs sentiments pour moi qui endure tant de souffrances et de privations de toute façon moi qui suis guetté par la mort à chaque instant j’ai hélas une triste récompense
Je suis très heureux que tu es compris que j’étais en ligne mais ne te fais pas tant de mauvais sang à quoi bon pour si peu je t’assure que pour mon compte je m’y trouve très bien on mange très bon on dort quand on a le temps l’eau monte à la cheville et d’ici quelques jours je marcherai pieds nus car les chaussures sont usées à chaque on entend un tel est tué par ici un autre est blessé par là que faut-il pour être plus heureux voila désormais la vie que j’aimerai plus il y aura de danger plus je serai content je te raconte cela je ne sais trop pourquoi car certainement cela ne t’intéresse guère mais moi non plus je ne cache pas ce que j’ai envie de dire je me sens déjà assez grand pour le dire moi-même.
Tu me demande que je te prévienne si j’ai besoin de colis je te remercie infiniment de ta prévoyance je n’ai besoin de rien rien j’ai même eû tort de te demander de l’argent car j’ai touché mon prêt cet après-midi j’en ai donc suffisamment puisque je n’en dépenserai pas avant la fin du mois prochain
Je te quitte pour aller me reposer car demain je serai et pour longtemps à quelques mètres seulement de l’ennemi je ne sais donc pas ce qui arrivera J’espère avoir demain une lettre plus aimable

Georges Renaud, Mardi 6 heures du soir le 25 Janvier 1916 27e d’Inft, 11ème compagnie, Secteur 53

Je suis très heureux de vous savoir tous en bonne santé mais je retrouve toujours quelques mots de reproche au sujet de l’irrégularité de ma correspondance...
Donc je voyais Vachet tous les matins lorsqu’il rentrait de faire son ravitaillement mais juste le temps de se dire bonjour en buvant un verre de vin blanc et une autre fois un dimanche après-midi alors il a trouvé au régiment d’autres de ses amis avec qui il a soupé le soir j’ai donc compris que ce n’était plus mon rang.

Georges Renaud, Vendredi 6 heures du soir le 28-01-1916 27e d’Inft, 11ème compagnie, Secteur 53

comme je serais désormais beau garçon si j’avais perdu ton affection et même ton amour non tout de même je te sais moins cruelle et incapable d’agir ainsi mais tu n’étais pas satisfaite de ma correspondance alors pour te soulager il fallait évidemment gronder un peu mais trop fort tout de même enfin tout est passé n’en parlons plus.

Georges Renaud, Samedi 6 heures soir le 29 Janvier 1916 27e d’Inft, 11ème compagnie, Secteur 53

Les lorgnons

Je te suis très reconnaissant de me remonter un peu le moral mais ne croit pas que je me laisse tomber à rien pas plus que je suis découragé j’ai comme tu me le recommande une grande confiance et je souhaite que tu dises vrai et qu’enfin cette terrible chose finisse bientôt car malgré le courage la confiance et surtout l’endurance de tant de privations de temps de cauchemards on finit tout de même par s’énerver un tel point que parfois la défaillance est bien proche enfin tout en étant prudent je te promets d’être plus fort.
Je ne bavarderai ma chérie pas plus longtemps ce soir je suis réellement fatigué et pour cause je n’ai pas dormi ou presque la nuit dernière et ma foi la journée ne fut pas de ces meilleures enfin tout c’est passé pour le mieux c’est le principal

Georges Renaud, Dimanche 7 heures le 30 janvier 1916 27e d’Inft, 11ème compagnie, Secteur 53

Moi de mon côté en amour je suis également très heureux car à peu près régulièrement j’ai des nouvelles aussi tu penses avec quelle impatience en distribuant mes lettres j’attends le passage de la mienne. Combien je serais heureux d’être près de toi pour recevoir ces baisers promis hélas à quand ce bonheur reviendra-t-il jamais on ose vraiment plus espérer. Sois certaine ma chérie que depuis longtemps déjà j’ai oublié que tu m’avais disputé et si dans un moment de colère folle je t’ai envoyé une lettre presque méchante mon cœur était en grande contradiction avec mes nerfs mais que veux-tu dans ces maudites tranchées un rien nous froisse nous n’avons plus du tout de patience et pourquoi tu dois le comprendre enfin si j’ai le bonheur de rentrer j’aurai vite fait de reprendre le cours de ma vie normale.
Étant en permission ma chérie je t’avais cependant bien expliqué que même étant au repos il n’était pas toujours facile d’obtenir un changement d’effet à la compagnie et surtout la chaussure car comprend bien que la voiture ne peut transporter de quoi équipé au moins deux cents hommes donc dans la tranchée c’est beaucoup plus difficile encore puisque cette voiture reste très à l’arrière est évidemment il n’y a pas tous les jours quelqu’un pour y aller mais ne t’inquiète pas à ce sujet je suis bien parvenus à me débrouiller. Je t’ai tout d’abord écris que j’avais des souliers dans lesquelles je pouvais loger les deux pieds dans le même et c’était vrai mais l’occasion s’étant présentée j’ai pû les changer contre une paire à mon pied si bien qu’aujourd’hui je suis chaussé presque en fantaisie et je m’en trouve ma fois très bien je ne risque donc plus comme tu le craignais de m’enrhumer il n’y a pas de danger si seulement j’avais attrapper une bonne bronchite je n’en n’aurais pas été fâché mais pas le moins du monde.

Georges Renaud, Vendredi 7 heures le 4 février 1916 27e d’Inft, 11ème compagnie, Secteur 53

En effet ma chérie jamais tu ne m’avais exposé ton idée au sujet de ces mois de retard et moi j’étais complètement ignorant de tout je vois si rarement les journaux je te félicite donc d’y avoir pensé et surtout d’avoir agis et tu auras raison de renouveler ta demande jusqu’à ce que tu n’obtienne entière satisfaction pourquoi d’ailleurs plutôt d’autres que toi certainement tu y as droit car en effet malheureusement pour nous nous sommes loin d’être fortunés mais ce n’est pas déshonneur que d’être pauvre et par conséquent il ne faut pas craindre de demander ce qui est dû.

Georges Renaud, Dimanche 7 heures le 6-2-1916 27e d’Inft, 11ème compagnie, Secteur 53

Je t’assure ma chérie que j’ai été bien surpris d’apprendre que tu avais déjà une réponse au sujet de ta demande de secours mais il est à peu près certain que celle de la Préfecture ce fera attendre plus longtemps souviens toi l’année dernière ce qu’il a fallut de temps pour obtenir satisfaction enfin il faut espérer que cette fois encore tu auras un bon résultat.
Tu me dis ma chérie te sentir très fatiguée il y a vraiment de quoi des hommes en faisant ce métier le trouve pénible à plus forte raison des femmes qui n’en ont pas l’habitude enfin j’espère que ce ne sera pas grave mais je serai en souci tout de même jusqu’à demain.

Georges Renaud, Mardi le 8 février 1916 7heures soir 27e d’Inft, 11ème compagnie, Secteur 53

En effet ma chérie vous devez être bien heureux l’un et l’autre de vous rencontrer sur la route mais comment se fait-t-il que le petit polisson se trouvait avec la fille Chantelot il va donc se promener avec tout le monde il a vraiment du toupet. Je vois qu’il est resté bien sage à vêpres c’est assez surprenant sans doute il avait laissé sa langue à la maison ce n’est guère possible...combien j’aurais voulu être auprès de vous pour vous accompagner et entendre mon petit bavard raconter son petit tour à mes parents.

Georges Renaud, Mercredi 6 heures du soir le 9 février 1916 27e d’Inft, 11ème compagnie, Secteur 53

Je vais te faire la description de ma position pour t’écrire et surtout n’en ris pas car je n’en suis pas fier du tout de mon luxueux bureau je suis assis sur ce qui me sert de lit c’est-à-dire deux morceaux parallèles long de 2 mètres et distants de 60 centimètres sur lesquelles on à du grillage pour remplacer le sommier ma toile de tente en guise de matelas le tout fixé à quinze centimètres du sol c’est par conséquent moins humide qu’à même sur la terre il y a peu de différence mais peu importe on a l’habitude voilà pour ce qui me sert de siège comme j’avais les pieds tout mouillés j’ai dû me déchausser pour me sécher c’est ce que je fais d’ailleurs pour le moment j’ai les deux pieds placée sur le bord de mon poêle qui depuis un instant marche assez bien dans cette position il me faut donc écrire sur mon genoux il est vrai qu’avec toute la bonne volonté je ne pourrai pas faire autrement reste maintenant l’éclairage ceci est plus luxueux et surtout plus coûteux à ma gauche une chaise dont hélas il ne restait que le siège cannelé S.P.P. mais des hommes très ingénieux ont suent lui mettre des pieds et un dossier c’est un peu grossier et cependant c’est un meuble même assez rare dans les tranchées et dire que je m’en serre comme de chandelier un quart de jus chauffe pour terminer ma soirée une bonne cigarette et à la garde de Dieu j’irai me coucher.

Georges Renaud, Vendredi 7 heures du soir le 11 février 1916 27e d’Inft, 11ème compagnie, Secteur 53

...en arrivant aux cuisines j’ai justement trouvé un sergent de la compagnie qui rentrait de permission et qui attendait pour remonter avec nous alors tu penses si je lui ai confié la conduite de la corvée car c’est si loin que je suis très fatigué lorsqu’arrive le soir et puis il y a tant d’eau dans les boyaux que l’on hésite à s’embarquer j’ai donc mangé avec les cuisiniers et je t’assure que cela fait plaisir de déguster une soupe bien chaude depuis un mois cela ne m’est pas arrivé souvent je vai donc attendre l’homme qui doit m’apporter le sac à lettres je prendrai mon courrier comme d’habitude puis je remontrerai vers quatre heures faire ma distribution et je pense être enfin libre pour jusqu’à demain pour recommencer la même chose jusqu’au repos combien cela devient triste et monotone.

Georges Renaud, Dimanche midi le 20-2-1916 27e d’Inft, 11ème compagnie, Secteur 53

...il m’est arrivé également un petit accident j’ai perdu mes lorgnons et impossible de les retrouver.

Georges Renaud, 22-02-1916 27e d’Inft, 11ème compagnie, Secteur 53

Je suis très ennuyé ma chérie d’avoir perdu mes lorgnons et tu ne peux pas savoir combien cela me le gêne pour t’écrire c’est un suplice et pour distribuer mes lettres une vraie souffrance je te serais même très reconnaissant si tu pouvais m’en faire parvenir une paire cela me rendrait bien service et le plutôt possible je vais te donner le numéro et tu feras mon amour ton possible pour me les envoyer (5 dioptries et demie d’hypermétropie) tu n’auras qu’a donner cela pour remettre à un opticien à moins que tu n’aille toi-même à Dijon car je suis vraiment malheureux j’espère que tu trouveras moyen de t’arranger.

Georges Renaud, Mercredi 11 heures le 23-2-1916 27e d’Inft, 11ème compagnie, Secteur 53

La visite de ma mère fut pour toi en effet une bien grande surprise car je suis certain que tu ne l’attendais guère et je vois ici dans quel état elle devait être pense tout ce qui vient de ma sœur est pour elle relique et à juste raison aussi je me demande pourquoi tu avais confié ce chapelet à un petit polisson pareil et si par hasard vous n’aviez pas retrouvé les perles ou bien que l’on est pû te les remplacer tu te serais trouvée dans une drôle de situation mais puisque tu pourras le faire réparer il n’y a donc qu’un demi mal et surtout tiens parole ne le confie plus à ce polisson de Dédé.

Georges Renaud, Samedi 11 heures le 26 février 1916 27e d’Inft, 11ème compagnie, Secteur 53

...depuis le début je n’avais pas souffert comme cette fois même pas en Champagne pourquoi je l’ignore mais c’est plus fort que ma volonté je ne puis plus résister quel malheur de voir des choses semblables.
...ces malheureux lorgnons ont été pour moi une vraie guigne car hier en faisant signer un homme je parlais que j’en étais très privé quand un autre vint me dire qu’il en avait trouvé et justement c’était les miens mais le comble est que j’ai reçu ceux que tu m’as envoyé évidemment c’est coûteux et surtout ennuyeux enfin j’en prendrai soin.

Georges Renaud, Mercredi 11 heures le 1er Mars 1916

Je profite d’un temps magnifique un soleil radieux et même chaud malgré un petit vent qui se maintient très frais. Je suis donc assis sur un banc de pierre le nez tourné au midi et se bon soleil me protège de ce petit vent qui vient me fouetter le visage combien je me sens heureux de respirer le calme et la tranquillité quelle joie de se sentir pour quellesques jours à l’abri de ces terribles obus qui sont cause de tant de chagrin de tant de deuils et cependant dans cet instant de calme une pensée me traverse pensée qui me donne des frissons et de suite me rend triste c’est l’idée de retourner encore et toujours dans cet enfer ou chaque fois quelques uns des nôtres ne reviendront jamais alors on se demande si cette fois le malheur ne tombera pas sur soi et on reste triste et songeur...

Georges Renaud, Jeudi 11 heures le 2 mars 1916 27e d’Inft, 11ème compagnie, Secteur 53

Le Rêve

Je te fais donc cette petite lettre aux cuisines car je dois te dire que j’y passe la majeure partie de la journée. Je descend toujours comme par le passé le matin avec la corvée de soupe mais au lieu de remonter j’attend là mon courrier puis je pars un peu avant la nuit. Je mange donc bien chaud et je suis assez tranquille ensuite pas trop en raison de ces maudits obus car ils n’épargnent pas nos pauvres cuistots.

Georges Renaud, Dimanche midi le 5 – Mars 1916 27e d’Inft, 11ème compagnie, Secteur 53

La neige tombe cependant moins épaisse que dans la journée mais le ciel est toujours très gris et j’ai bien peur quelle continue toute la nuit il fait froid et j’ai les pieds tout mouillés j’ai pourtant un peu de feu très peu mais il n’y a pas moyen de se sécher attendu que je ne puis pas me déshabiller car je suis trop proche de l’ennemi je t’assure que je suis mal heureusement encore que je puis me chauffer aux cuisines mais mes pauvres camarades sont obligés eux de rester là.

Georges Renaud, Lundi 7 heures du soir le 6 Mars 1916 27e d’Inft, 11ème compagnie, Secteur 53

Tu as eû raison de réclamer au propriétaire des réparations pour la pompe en payant ton trimestre car en effet c’est bien ennuyeux d’avoir de l’eau à sa porte et de ne pouvoir s’en servir mais tu ne m’explique pas si il t’a promis satisfaction je l’espère et pour le loyer t’a-t-il fait une quittance en règle non pas que je n’ai pas confiance mais malgré tout fais bien attention car tu sais qu’ils ne sont pas toujours très aimables.

Georges Renaud, Jeudi midi le 9-3-1916 27e d’Inft, 11ème compagnie, Secteur 53

Je vais donc être obligé de t’envoyer tes bagues sans être gravées car l’homme à qui je voulais confier ce travail est détaché de nous pour le moment et par conséquent je ne pourrai le voir qu’au repos ce serait bien long je préfère donc te les expédier le plutôt possible car tu finirais sans doute part t’énerver.

Georges Renaud, Vendredi 7 heures du soir le 17-3-1916 27e d’Inft, 11ème compagnie, Secteur 53

Il y a aujourd’hui dix mois exactement que je te quittais pour venir ici jamais je n’aurais crû que c’était pour aussi longtemps et si seulement on prévoyait la fin non rien et quand tu recevras ma lettre cela fera trois mois que j’étais en permission dire que je devrais être à la veille d’y retourner mais hélas je n’ose plus maintenant espérer. Tu ne peux te représenter combien je trouve le temps long à présent.
Je ne suis pas très bien installé pour le moment ces temps derniers j’avais une table pour t’écrire aujourd’hui et même depuis déjà quelques jours c’est assis sur mon lit mes cahiers sur mon genou une bougie soutenue par un bougeoir en fil de fer et de ma fabrication que je fais ta lettre le soir après la soupe mais je dois demain retourner en première ligne j’aurai peut-être la chance de tomber dans un meilleur abri.
P.S j’ajoute à ma lettre un billet de cinq francs accuse moi réception dès son arrivée . Encore un gros bécot en te souhaitant le bonsoir

Georges Renaud, Dimanche 7 heures du soir le 19-3-1916 27e d’Inft, 11ème compagnie, Secteur 53

Tu as raison mon amour d’aller à la prière et de prier pour ceux qui souffrent que Dieu vous entende et veuille que la guerre finisse bientôt car assez déjà sont tombés.
Je me demande moi aussi qui a bien pû faire courir le potin que j’étais nommé adjudant je n’en ai pas du les intentions j’ai un petit service libre et presque indépendant je ne demande qu’à le conserver et surtout de rentrer le plutôt possible voilà l’avancement qu’il me faut.
Je vais te souhaiter le bonsoir faire ma cigarette et m’étendre jusqu’à demain si Dieu le permet. Je suis en bonne santé je souhaite que vous soyez de même. Gros baisers.

Georges Renaud, Mardi 7 heures du soir le 21-3-1916 27e d’Inft, 11ème compagnie, Secteur 53

Aujourd’hui encore j’étais très heureux car j’avais ta gentille lettre sans le moindre retard te dépeindre combien cela fait plaisir me serait impossible mais sache seulement que la journée que je ne reçois rien est pour moi bien pénible je ne vis plus tout m’énerve un rien me déplait et il me semble que le lendemain n’arrivera jamais.
Je ne t’avais pas parlé de l’expédition des bagues car je tenais essentiellement à t’en faire la surprise je suis donc persuadé qu’elles sont en ta possession à l’heure actuelle j’aurais peut-être eù raison d’attendre que je sois au repos pour les faire graver puisque tu aurais eù la patience d’attendre mais j’ai trouvé que c’était trop long surtout que je n’étais pas certain de pouvoir compter sur le graveur alors j’ai préféré te les envoyer telles tu me diras toutefois ce que tu en pense ce ne sont certes pas des merveilles mais les hommes les ouvrageant finement ce font rares aujourd’hui malgré tout j’espère que tu en seras satisfaite.
Je comprends combien ce sera pénible pour travailler ce jardin à toi seule certainement j’aurais été très heureux d’obtenir ma permission pour te soulager dans ce travail malgré que je ne sais si j’aurais fait grand-chose car je me sens bien sans force mais je crois qu’il vaut mieux ne pas y songer du tout. Je me souviens l’année dernière tu me disais souvent ceci est superbe dans mon jardin tu mangeras de cela à cette époque je ne croyais vraiment pas que cela durerais aussi longtemps et faudrait-il donc recommencé cette année encore quel malheur tout de même.

Georges Renaud, Vendredi 7 heures du soir le 24-3-1916 27e d’Inft, 11ème compagnie, Secteur 53

Contrairement à mon habitude je ne t’ai pas fait hier soir ma petite lettre pendant ma veillée je me suis mis a bouquiné un petit roman d’amour intitulé le rêve et j’ai lu jusqu’à onze heures si bien que j’ai trouvé qu’il était trop tard pour écrire je me suis donc couché me promettant de le faire ce matin je n’y manque pas d’ailleurs.

Georges Renaud, Dimanche 10 heures du matin le 26-3-1916 27e d’Inft, 11ème compagnie, Secteur 53

J’ai voulu hier soir finir mon roman (le Rêve)[1] il était je t’assure très intéressant alors je n’ai pas fais ma lettre comme je te l’avais promis mais toutefois il n’y a rien de perdu puisque j’ai le temps de le faire aujourd’hui.
Tu m’explique l’emploi de ton temps combien je te plains d’avoir tant de peines et ce que je devine pauvre chérie comme tu dois être fatiguée par ce commencement de jardinage je sais que tu n’as pas l’habitude encore mais pense donc quel travail pénible c’est pour tes pauvre petits bras et dire que moi je suis ici tandis que je serais si heureux de jardiner comme par le passé enfin si je suis rentré pour récolter il faudra se contenter.
Je te sens très heureuse d’avoir des nouvelles régulièrement et surtout de ce que contenait mes lettres je n’ai pû m’empêcher de rire en lisant ta phrase (cela m’aideras à habiller Dédé) volontiers on croirait que tu attendais après ce si peu de chose pour y parvenir. Mais dit donc Mme je vous trouve aujourd’hui bien curieuse de me demander ce que j’ai dans mon porte-monnaie. Oui mon amour j’avais sur moi trop d’argent je portais une soixantaine de francs à quoi bon car en effet (on) ne trouve pas grand-chose à acheter alors on ne dépense pas beaucoup.
C’est en effet une triste nouvelle que tu m’apprend au sujet de ce pauvre petit Lucien quand je te dis que nous y passerons tous quel malheur tout de même.

[1]s'agit-il du roman d'Émile Zola? Georges Renaud, Lundi 11 heures du matin le 27-3-1916 27e d’Inft, 11ème compagnie, Secteur 53

Nous faisons à nouveau une petite popote et je crois même que nous pourrons continuer aux tranchées j’en serai très heureux car je souffre toujours beaucoup de l’estomac et comme la dernière fois je ne puis supporter le vin alors j’ai trouvé un peu de lait et des œufs mais combien c’est cher un œuf quatre sous.
...Pardonne moi donc de ne pas t’écrire très longuement je vais remonter aux tranchées je pourrai reprendre ma vie normale sous les obus.

Georges Renaud, Jeudi 2 heures du soir le 30-3-1916 27e d’Inft, 11ème compagnie, Secteur 53